Regards

La puissance de la douceur

« Le jour se lèvera peut-être… sur une terre en ruines. Ou le jour se lèvera sur une nouvelle aurore. C'est à l'humanité de choisir. C'est à nous de choisir. » — Nick Brandt, avant-propos de The Day May Break

La philosophie est une source inépuisable d'inspiration pour qui cherche à penser autrement l'univers professionnel.

J'ai découvert Anne Dufourmantelle il y a quelques années grâce à une interview de Camille Cottin dans Totemic… cette philosophe psychanalyste géniale, morte en 2017 en sauvant de la noyade le fils de sa meilleure amie, a déjà suscité mes réflexions sur l'éloge du risque (Prendre le risque). C'est aujourd'hui dans son livre « La puissance de la douceur » que je vous propose de plonger ensemble.

La douceur serait-elle la puissance subversive qui va nous permettre de traverser l'époque de régression massive qui est la nôtre ?

Dans l'heure philo, le philosophe Marc Crepon analyse à la loupe l'essor partout de la violence. La digue a sauté et les signaux d'alerte sont partout : le retour en force des schémas racistes, masculinistes et misogynes ; la transgression du droit international ; le renversement des réalités ; le musellement systématique de la critique ; la suprématie de la pensée unique dans les médias et la culture de la peur sur les réseaux sociaux.

Le philosophe rappelle que si le pire arrive, il faudra résister et désobéir. Mais d'ici là ? N'y a-t-il rien à cultiver pour créer le lien, l'unité, l'espoir ?

Introduction à la douceur

Que vous évoque ce mot : la douceur ? Quelles images ? Quelles sensations ? Quelles émotions ? Quelles réflexions ?

Mon voyage à moi dans la douceur se dessine tout doucettement. La première sensation apparue est une odeur de robe de chambre bleue pâle qui nous faisait pleurer son absence lorsque nous étions enfants, mon frère et moi. Un geste de sa main élégant, hésitant, infinie délicatesse. Une tendresse dans le regard, curieuse et porteuse. Une caresse de mes mèches rebelles du bout des doigts. Une voix du bout des lèvres, ne t'inquiète pas. L'espace autour d'elle m'envahit, enchanteur et taquin, moelleux lendemains.

Ensuite viennent des sensations nichées au creux de la nature : une brise sur le duvet de ma joue qui fait caresser le vent ; un parfum de mousse, de fleur d'acacia à peine perceptible ; une brume marine et son enveloppe ; le bruissement des feuilles en cime des arbres frissonnant à mon oreille… l'univers me porte, me parle, me veut du bien.

Juste après apparaît un secret au plus profond de moi. Que peu devinent… deux ou trois peut-être ? Mon âme sœur un jour me témoigne qu'elle me sait : « ce qui te touche, c'est la douceur. » Je suis vue. Une pudeur immense m'envahit. Comment tu sais ?

La douceur m'est essentielle.

1 — Enfouir la douceur face à la violence

D'essentiel, la douceur se fait vite farouche… D'où vient la nécessité de l'enfouir aux tréfonds de l'âme, de la cacher et la couvrir d'une chape plombée bien étanche.

Tu trouves pas que la vie elle est brusque ? interroge en un souffle Charlotte Gainsbourg dans le film L'Effrontée.

De quand date la première brutalité qui a enfoui votre douceur ? Socialisation bousculante dans la cour de récréation maternelle ? Peut-être même avant, quand on atteint l'impatience d'un père ou d'une mère ? Quand pour la première fois avez-vous compris votre douceur comme un aveu de faiblesse, une provocation à la violence, une menace d'attaque potentielle ? Comme un risque d'être entamé profondément.

Se blinder et offrir le froid brûlant du métal, la provocation en guise d'accueil, le regard noir menaçant pour créer une distance de sécurité. N'ouvrir à sa douceur qu'exceptionnellement. En clandestine… en douce. C'est qu'instinctivement on perçoit sa très grande volatilité.

« Son moment le plus sensible coïncide avec l'ombre de son anéantissement. » — Catherine Malabou, préface

La douceur provoque la violence car elle n'offre aucune prise au pouvoir, écrit Anne Dufourmantelle. Que ferez-vous de cette « idée anarchiste passée en douce »… Dans une société où le rapport de force se muscle ? Dans une entreprise où la violence contrôlante gouverne ? Au sein d'une équipe où la parole est plus souvent prêtée à celui qui sait ? Dans votre relation à l'autre ? À vous-même ?

2 — Comment convoquer la douceur ?

Anne Dufourmantelle interroge l'enfance comme source de puissance comparable à la douceur, amour et bonté. J'y vois d'autres pistes…

L'ensauvagement. Retourner à la nature est une piste évidente : le végétal ne se brusque pas. Planter et faire pousser, reconnecté au rythme du vivant, tellement plus lent que celui qui nous brutalise à longueur de temps. Tout ce qui est beau dans la nature prend du temps — de la douceur, certainement. Comme dirait Jean-Michel Blanquer, on ne fait pas pousser une fleur en tirant dessus.

La lecture ou l'imagination. La lecture est une voie vers la douceur pour moi aujourd'hui… à moins que ce ne soit l'inverse et qu'il faille convoquer la douceur pour que la lecture devienne possible ? Dans ma vie d'autrefois, accélérée, énergique et forcée, il m'a toujours été impossible de lire hors des grandes vacances. Le temps de renouer avec la douceur, de la convoquer pour enfin libérer mon imagination.

La saudade : douceur de la mélancolie. Mon âme portugaise vibre à cette évocation : du plaisir de cette sensation douceureuse, douleur lancinante… la douceur morbide qui vous éteint à petit feu est si délicieuse.

Le toucher. Le contact, le regard, le lien profond… mais surtout le toucher. Quand pour la dernière fois avez-vous éprouvé le toucher comme puissant vecteur de la douceur ? Le pouvoir de poser sa main sur le dos d'un nouveau-né ou d'un être aimé pour instantanément ralentir son cœur, son souffle. Un instant de douceur furtive plus puissant que tous les somnifères.

Convoquer la douceur, mais dans quel but ?

3 — La douceur comme puissance de transformation

De Kafka sur le rivage de Haruki Murakami à La Végétarienne de Han Kang (prix Nobel 2024) : deux dimensions captivantes de la douceur comme puissance de transformation. Dans Kafka, la douceur du simple d'esprit Nakata distille mystérieux et surnaturel jusqu'à ce qu'il arrive sur son rivage. Dans La Végétarienne, Yonghye comme une liane s'enracine dans la complexité des corps du désir du vivant pour briser ses entraves et pousser enfin jusqu'au ciel…

Anne Dufourmantelle cite la géniale scène du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov de Dostoïevski, dans laquelle la douceur — celle du Christ — elle seule met en échec le pouvoir et la certitude. Une piste pour les témoins de la grande névrose professionnelle où les salariés comme leurs managers évitent de payer le prix d'une liberté dont ils ne veulent pas : avoir le courage de la douceur au cœur de la grande inquisition ?

« La douceur est comme une force de transformation secrète, reliée à ce que les anciens appellent justement puissance. » — Anne Dufourmantelle

Je crois que c'est exactement ce qui me lie si fort à mon métier de coach des profondeurs, dans cette approche fondamentale qui déverrouille l'âme et libère tous les possibles : au moment où celle ou celui que j'accompagne touche ce pivot de transformation, instinctivement je convoque mon infinie douceur. Pour infuser de douceur l'espace terrifiant de leur moment de bascule, ce moment où elles et ils ont le doigt sur le nœud et choisissent courageusement de le défaire, libérant enfin l'inconnu de leur puissance. À ce moment-là, je me sens toute petite sur leur épaule, d'une douceur qui n'est ni invitante, ni rassurante… simplement vibrante, connectée et vivante.

Et le cercle très fermé de celles et ceux à qui j'ai ouvert mon infinie douceur s'élargit : oui, mes clients m'ont vue, eux aussi…

Quand Anne Dufourmantelle écrit « elle est frontalière puisqu'elle offre elle-même un passage. Se diffusant, elle altère. Se prodiguant, elle métamorphose. », je vis dans chacune de mes cellules ce qu'elle décrit. Nous l'avons vécu ensemble. Comme pour l'éclair, la douceur crée au moment transformant du coaching les conditions atmosphériques — mais c'est aussi le conducteur : un bâton de parole magique qui fait passer, même en silence, l'énergie nécessaire à transformer.

Quel témoignage sensible avez-vous de la douceur comme force de transformation ? Et vous, la douceur, vous en faites quoi ?

4 — Oser la douceur comme point de renversement

Anne Dufourmantelle raconte Saint François d'Assise envahi par la douceur lorsqu'il soigne les lépreux — douceur qui fait basculer sa vie.

Quand tout est perdu, quand tout se tend, se polarise ou s'hystérise sauvagement… tenter le grand renversement. Et offrir, s'offrir à soi-même un moment de douceur absolue… et regarder ce qui s'ouvre, se dévoile, s'épanouit en corolle comme un immense pavot rouge dont le cœur ne révélerait pas l'opium hallucinant mais une poudre de clarté et de clairvoyance. De lien aussi.

Quand est probable l'instant de bascule de la personne que j'accompagne dans sa transformation, le point de renversement se fait bien par la douceur. Point de contact ni souvent de mot. Un demi-sourire qui s'esquisse, un regard qui devient légèrement plus tendre, un silence qui enveloppe jusqu'à l'autre d'un battement d'aile poudrée… et on attend. La douceur est furtive, sensible et souple, impermanente. Suspendue, elle attend. Liberté d'être, de devenir. Appel d'air à peine perceptible. Mais si puissant.

Mon métier de coach professionnelle est de « championner », accueillir, provoquer, stimuler — en étant attentive à ce que le point de renversement soit le mouvement seul de celle ou celui qui entreprend cette démarche. À ce moment précis, c'est la douceur qui s'invite dans notre espace fondamental. Comme le yin qui naît du yang, c'est parfois au cœur de la plus grande brutalité que la douceur naît et se déploie.

Quand on a vécu cette expérience radicale de la douceur comme puissance de transformation, on est alors à même d'y retrouver sa source, mais aussi de l'offrir à son équipe, à chaque personne dont on devient alors le catalyseur.

Quoi de plus puissant dans la brutalité dite bienveillante du monde économique que d'ouvrir ces espaces furtifs de douceur ? À point nommé, pile là où l'aile du papillon effleure la boîte de Pandore… et en libère les secrets.

La douceur point de renversement ne saurait s'installer dans une béatitude inerte. C'est aussi pour cela qu'elle est si fugace, si fragile. Le point noir du yang naissant dès son apparition pour percer vers l'action, le mouvement, la différenciation et la séparation de l'espace cocon. Devenir soi, c'est aussi accueillir son agressivité et sa brutalité comme une force de vie, d'avenir, d'incarnation.

Conclusion : trauma et création

« La douceur est ce qui retourne l'effraction traumatique en création. » — Anne Dufourmantelle

Me reviennent des expériences de coaching où trauma s'est transformé en création. Je pense à elle qui venait courageusement cautériser un management toxique et harceleur — et qui finit par se lever et dessiner un oiseau glorieux aux ailes déployées, écrivant sa nouvelle identité libérée du trauma. Je pense à elle qui ose revenir au vivant, sentir à nouveau la douleur et la peur, et convoque alors l'âme sensible, vivante, vibrante de la dirigeante. Je pense à elle qui ose remonter à la source du deuil de son conjoint pour pleurer enfin dans un océan de douceur et ouvrir la voie invitante et participative à son équipe, laissant la guerrière derrière elle. Je pense à lui qui évoque les violences de son enfance et fait tanguer le bateau ivre pour renaître par la poésie, sa douceur secrète, vers un homme à l'humour tendre.

À ce moment précis où se déploie l'âme, se faire discrète, légère, toute en douceur. Esther Perel, grande psy autrice de Mating in Captivity, est pour moi une inspiration de la douceur qu'elle offre au moment de bascule. Elle dit simplement « can we sit with this together for a moment ». Elle laisse la magie de la douceur agir…

Une révolution en douce comme une délivrance, une révolution de la douceur sous forme de spirale, de retour sur soi, avec le courage et la douceur d'embrasser à la fois son passé et sa liberté demain…

Je veux ça. Et vous ?

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