Regards

Prendre le risque

« Le risque est beau. » — Platon
« L'instant de la décision est une folie. » — Kierkegaard

Cet article est inspiré du livre « Éloge du risque » (2011) d'Anne Dufourmantelle, docteure en philosophie et psychanalyste. J'aurais aimé rencontrer cette femme, morte sur la plage de Pampelonne en 2017 à cinquante-trois ans — mon âge aujourd'hui — en sauvant de la noyade le fils de sa meilleure amie. Elle propose que les passions négatives soient accueillies plutôt que déniées, afin de dépasser les peurs qui les accompagnent.

1 — Prendre le risque de l'indépendance et sortir de la servitude volontaire

« Jamais la servitude n'aura été si volontaire. À vouloir à toute force notre asservissement, à chérir nos attaches, obédiences et diktats noués (pour notre bien) autour de nos vies, comme autant de rubans de couleur destinés à nous faire oublier le cadenas en fonte qui les ferme. » — Anne Dufourmantelle

Pas facile, nous évoque la psy-philosophe, d'abandonner le fantasme de la dépendance utérine dont la perte brutale nous aurait retiré la sensation de sécurité.

Attention à ne pas confondre autonomie avec indépendance ! nous intime un monde de l'entreprise en panique face à un niveau de désengagement record en France, couplé à une terrifiante perte d'initiative des troupes. L'entreprise serait-elle le seul lieu de nos vies qui vise à nous infantiliser ? La « matrice » entreprise serait donc atteinte de cette sauvagerie maternelle dont parle Anne Dufourmantelle qui, inconsciemment, cherche à aliéner ses enfants en résistant à cet arrachage utérin pourtant si indispensable ?

Il est alors plus qu'indispensable de prendre le risque de désobéir à cette sauvagerie maternelle. Faire le deuil de cette sécurité utérine, de la matrice cocon, de la force collective protectrice. Obéir à soi, c'est reconnaître qu'il y a un lieu inaliénable, loin des loyautés aveugles qui nous convoquent au renoncement et à la compromission. C'est le pouvoir de dire NON, et par conséquent celui de dire OUI. C'est être sa propre femme, son propre homme.

Une coachée, patronne opérationnelle de tout un bataillon, me partageait son soulagement à être enfin sa propre femme et arrêter de se torturer sur le paradoxal « la confiance n'exclut pas le contrôle » ; réalisant par elle-même à quel point, évidemment, la confiance EXCLUT le contrôle ! La confiance, c'est accepter la liberté de l'autre à prendre la responsabilité des conséquences de ses actes. Or il faut bien être adulte pour être tenu pour responsable de ses actes. CQFD : la confiance est profondément incompatible avec la dépendance.

« La désobéissance est la traversée des mirages. » — Anne Dufourmantelle

Je nous souhaite désobéissance pour traverser les systèmes stériles en boucle sur le mirage du contrôle ; comme une envie de désobéissance fertile pour créer de nouveaux espaces de confiance.

2 — Prendre le risque de laisser en suspens

« Être en suspens, c'est retenir son souffle. Suspendre la faculté de juger, mais laisser résonner en soi la parole du patient. » — Anne Dufourmantelle

Une fois qu'on s'est autorisé la désobéissance fertile… pourquoi s'arrêter en si bon chemin vers la (re)conquête de soi ? Oser le doute, la suspension, le flottement hors les murs des carcans, des certitudes assénées, des relations de force bien codifiées en entreprise comme en société.

« S'attarder là où se meut la pensée, c'est-à-dire aussi l'émotion. Ne rien détruire, observer, pacifier. Laisser la pensée se déployer, s'étendre, se débarrasser de ses scories. Alors le monde s'allège. » Et là enfin on peut espérer du lien, une étincelle, une idée nouvelle.

Combien de patrons d'entreprises nourries au concept marketing, à l'innovation numérique, à la data et à l'IA appréhendent cette suspension ? Récemment encore, un CEO se dit hybride de droïde et d'humain, prétend n'être que rationnel et se fantasme à haute voix dénué d'émotion. Quelle création peut s'inviter alors ? Qui est prêt à laisser mémoire et sens critique en suspens ?

Et si ce devoir de mémoire, fébrile et frénétique, était cela même qui nous empêche de délivrer ? Oser ne pas savoir, ne pas se souvenir, oser l'ignorance, c'est oser la curiosité, la virginité, la vraie : offrir un espace de pensée comme une page A3, blanc immaculé ! Et, comme on le sait, c'est cet espace-là — immaculé — qui favorise la conception…

3 — Le risque zéro

« Le risque zéro auquel nous aboutissons est mortifère. Il déresponsabilise le sujet de son acte. Ce qui nous reste, c'est… très peu de marge, d'espace vide, de temps pour rien. » — Anne Dufourmantelle

Il semblerait que nos sociétés de démocratie et de choix nous aient plongées dans ce culte du risque zéro : infantilisant et si férocement protecteur qu'on ne peut plus bouger dedans. On peut prendre la décision de créer un enfant sans aucune assurance d'être un parent respectable — mais on ne peut pas prendre la moindre initiative déviante dans la plus prestigieuse entreprise du CAC 40, qu'on soit simple employé ou cadre dirigeant.

Santé et sécurité au travail, comme une nouvelle colonne vertébrale. Sécurité ? J'arrêterai de risquer ma vie le jour où je serai morte… avant, c'est une autre paire de manches, non ? N'est-ce pas l'essence même du vivant que l'absence de risque zéro ?

4 — Prendre le risque de vivre

Quand même ! comme disait Sarah Bernhardt. Prendre le risque de vivre… c'est bien prendre le risque de mourir. Et c'est ce qui le rend si terrifiant.

Prendre le risque d'être, de se révéler tout entier au cœur de son univers professionnel bien huilé, maîtrisé, borné. Pour un manager, c'est prendre le risque de ne pas seulement faire, mais bien être… et offrir tout de soi — tapis ! — au jugement de son monde actif.

Pour la coach que je suis, c'est prendre le risque d'être aux yeux de ses pairs… qui me sanctionnent parfois d'un « perchée » pour oser risquer avec mes clients de jeter des ponts entre le rationnel conscient et l'espace infini des possibles qu'ouvre l'inconscient. Mes clients, eux, n'emploient jamais ce terme. Ce n'est pas un chemin perché qu'ils empruntent vers soi, mes clients managers ou dirigeants, mais un chemin fait de terre et de boue, de racines bien ancrées et de lianes solidement jetées vers demain.

Prendre le risque de se rencontrer, de se savoir, de se connaître, c'est offrir à ses équipes un espace libéré de ses peurs, du pathos, des traumas, des fictions de soi nées des projections des autres. Perchée ? En bonne petite fille de paysan élevée à la châtaigne et aux fables de La Fontaine, c'est de la terre de truffière que je puise qui je suis.

Car prendre le risque d'être en entreprise, c'est prendre tous les risques… et libérer tous les possibles. Le risque d'être vu fragile, vulnérable, fatigué, incompétent, isolé. Le risque d'être vu dans toute son humanité. Le risque d'être flamboyant, étonnant, incohérent et merveilleusement invitant. Le risque d'« être », quitte à « faire » dans un deuxième temps. Le risque de respecter le rythme du vivant, d'aller parfois beaucoup plus lentement, histoire d'ancrer plus profondément.

5 — Le risque de croire en soi, d'abord et avant tout

« Risquer de croire, c'est se rendre à l'incroyable. » — Anne Dufourmantelle

Celui-là, c'est certainement mon préféré, tant je le vois clé de voûte de notre faculté à devenir ; tant à chaque fois qu'on a cru que je pouvais décrocher l'impossible, je l'ai fait.

Cela a commencé tôt pour moi, très tôt : en Corse, à deux ou trois ans, mon père me faisait sauter du haut de l'armoire : « Le saut — roulements de tambour — de la mort — applaudissements — par Sophie — roulements de tambour — Bayle ! » Et je sautais. Et je sautais ! La croyance réjouissante de mon père me donnait toutes les audaces, m'envolait depuis l'armoire vers tous les possibles.

Chiche ! L'invitation favorite de mon copain Greg à Sète. Sauter d'un muret trop haut ? Plonger la tête la première du haut des rochers ? Persuadée qu'il me défiait parce qu'il me savait bouillonnante de toutes ces audaces, je plongeais.

Plus tard, la vingtaine à peine, mon patron au Portugal me confiait des missions toujours plus impossibles : créer des alliances aux déjeuners de l'Ambassade de France, un partenariat avec la plus grosse compagnie aérienne portugaise, décrocher un entretien avec le président d'Europ Assistance Monde… il croyait, et je faisais. Évidemment.

Quarante ans écoulés, au creux de ma renaissance professionnelle, c'est encore le regard de croyance absolue de mes amis coachs en ma capacité de sorcière qui m'envole : et je deviens coach professionnelle et accompagne les quêtes des dirigeants, managers et équipes. Âgée d'un demi-siècle, il suffit que mon amie théâtreuse me dise : « alors là, avec toi, je sens qu'on va décrocher les étoiles ! » Et je crée avec elle, au cœur d'une immense fragilité, une compagnie de théâtre : la pétillante Compagnie des Méduses…

Petit à petit, prendre le risque de croire en soi appelle le risque de croire en l'autre. J'ai bâti ma carrière sur ces traces, faisant vite mienne la pratique managériale : je te regarde avec les yeux de la croyance absolue, et le saut de la mort devient ton envolée belle. Je crois aujourd'hui que c'est toujours mon premier pouvoir de coach : regarder chacune et chacun de mes clients avec cette foi irrésistible dans la réalisation des impossibles qu'elle ou il souhaite conquérir. Et ça marche à chaque fois… à chaque foi !

6 — Risquer la liberté

« Personne n'aime qu'on lui rappelle que la liberté est là, tout de suite, à portée. » — Anne Dufourmantelle

Oser le silence dans le brouhaha de nos vies et risquer de nous connecter à nos corps, et réaliser notre niveau d'épuisement, de tristesse, de douleur. Combien de coaché·es — surtout les hommes, c'est vrai — sont incapables de réponse à la question : « et tu ressens ça où, dans ton corps ? »

Introspection sensorielle et découverte de notre sixième sens de proprioception, le sens de la conscience de soi… perdu depuis le Moyen Âge au profit des cinq sens tournés vers la captation de l'extérieur. Pas de liberté sans conscience de soi.

Pas de liberté non plus sans devenir enfin adulte et mettre un terme à la tyrannie de l'enfant qui a manqué. Identifier nos manques fondateurs et éveiller nos consciences à chaque manifestation de ces manques dans nos univers professionnels, endroits rêvés pour revivre nos schémas d'enfant à l'infini.

Être adulte ? Mais à tout prendre, qu'est-ce ? dirait Cyrano. Pour moi, cela consiste en une douce alchimie du trio : conscience (de soi, des autres), responsabilité et liberté. S'offrir enfin à soi-même, sans attendre de l'autre, les objets de nos manques : amour, douceur, reconnaissance, plaisir… Accueillir nos peurs, accepter nos manques, autoriser nos désirs et cultiver ceux qui nous élèvent comme de précieux élans de vie.

À la fin des fins, prendre la parole avec douceur, sans en faire un exercice de pouvoir mais un acte libérateur de notre puissance créatrice, comme de celle des autres. Je nous souhaite cette douce parole, berceau de notre expansée liberté.

La liberté ne s'obtient pas, elle se lâche

Une histoire d'après Emmanuel Thiéry. Un jour, un homme demanda au grand mystique persan Mansur Al-Hallaj : « Maître, comment faire pour être libre ? ». Sans un mot, Al-Hallaj se leva, s'approcha d'une colonne de la mosquée, l'enlaça de ses bras et se mit à crier : « Au secours, aidez-moi ! Délivrez-moi de cette colonne ! ». Le disciple, troublé, s'écria que personne ne le retenait, que c'était lui qui s'agrippait.

Alors Al-Hallaj répondit, d'une voix calme et profonde : « Je suis en train de te répondre. Tu t'attaches à des idées, à des peurs, des opinions, une réputation… Puis tu cries à l'aide, implorant la liberté, sans voir que c'est toi-même qui t'accroches à ces chimères. La liberté ne s'obtient pas, elle se lâche. Il ne s'agit pas de faire mais de défaire. » Puis, fixant le disciple : « Réfléchis encore… Est-ce moi qui tiens la colonne, ou la colonne qui me tient ? »

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