Regards
À l'heure où la santé mentale ne préoccupe plus seulement les médecins du travail et les DRH, mais aussi les dirigeants d'entreprise — pour retenir leurs talents après deux ans de Covid (selon la Dares : arrêts de travail +30 %, absentéisme +20 %, démissions +10 à 20 %) et recruter de jeunes talents (60 % de la génération Z en font un critère de sélection de leur futur employeur) — il est temps de fourbir nos armes pour défendre l'intégrité de l'être humain au travail. Mais aussi, soyons fous, faire de l'espace professionnel un espace d'épanouissement de la santé mentale (voir Santé mentale en entreprise).
A priori, rien d'étonnant à ce que l'entreprise devienne ce lieu de réalisation de soi. Pour ne citer que trois voies qui y mènent : l'accomplissement de missions professionnelles qui font sens ; la mise en œuvre concrète de valeurs qui peinent à s'exprimer dans le domaine politique ; l'épanouissement de son identité — de leader, d'expert, de manager, de coéquipier.
Alors par quoi commencer, lorsque 76 % considèrent que l'employeur est responsable de la santé mentale de ses salariés mais que 73 % sont convaincus que l'évoquer embarrasserait le management ? Eh bien moi, je commencerais par le coaching.
À l'occasion de l'invitation de Jean-Luc Douillard à intervenir au colloque Femmes et burn-out, je me suis concentrée sur le burn-out, feu dévorant de la décennie en entreprise — autrefois d'épuisement et de sur-régime, aujourd'hui d'effondrement des valeurs, du sens et de l'identité.
Les hommes feraient des burn-out au long cours et semblent avoir une capacité à nier les symptômes et tenir jusqu'à ce que le corps lâche violemment (AVC, crise cardiaque…), quand les femmes feraient plus vite les liens entre santé mentale et santé physique. Dans l'univers professionnel, les femmes auraient moins de tabous à exprimer leur détresse psychologique. La solitude des dirigeants masculins serait plus cruelle.
Il est difficile d'identifier des tendances sans verser dans les stéréotypes… cependant, histoire et culture codent une exposition particulière des femmes au burn-out :
Les femmes ont acquis le droit de travailler comme les hommes au prix de la double journée, puis de la triple journée dès lors qu'il s'agit de se réaliser en tant que femme aussi. Elles ont développé une faculté exceptionnelle à concilier trois vies en une — charge mentale privilégiée et exposition maximum au burn-out.
Ensuite, alors qu'en 2022 il n'y a toujours que trois femmes au poste de directrice générale d'un groupe du CAC 40, les femmes appelées à entrer dans le cercle des membres de Comex le sont rarement par hasard : souvent sur des causes désespérées qui exposent à une tension peu commune. Pensez à Theresa May — « Last Woman Standing », titrait le Financial Times, pour négocier le Brexit.
On pourrait encore évoquer la dominante caring issue de la culture et de l'éducation, avec une structure de personnalité empathique — merveilleuse en soft skills, moins imperméabilisante. Et le masque social enfin (la persona de mon cher C. G. Jung), professionnellement plus éloigné pour les femmes de leur identité réelle, car la tolérance à la différence est toujours plus faible pour les femmes dirigeantes. La distorsion devient insupportable et le costume de scène impossible à renfiler.
Les courants de coaching sont issus des travaux thérapeutiques, de Carl Jung à Milton Erickson. Dans les deux cas, il s'agit de prendre conscience et de faire face à ses déterminismes. En thérapie, on soigne les blessures du passé ; en coaching, on regarde demain, libéré de ses croyances limitantes et des scénarios qui se répètent. Si ces scénarios nous aliènent, la démarche relève de la thérapie.
L'accompagnement par des professionnels de la thérapie intervient dès l'apparition de la souffrance ; il est indispensable pendant la crise et jusqu'à la reconstruction. Le coaching est un deuxième réacteur précieux : avant la crise — écologie personnelle, relation au temps, alignement sens/valeurs/identité — et après la reconstruction, pour accompagner le retour au travail ou la reconversion.
1 — Retrouver sa sécurité intérieure. Face à la peur reptilienne et à l'hypervigilance : travailler sur ce qui sécurise, ce qu'on s'autorise (Protection-Permission-Puissance), et sortir du triangle dramatique persécuteur-sauveur-victime pour faire émerger une nouvelle responsabilité.
2 — Reconnecter aux émotions et aux sensations. Quand le système de sécurité en pilotage automatique déconnecte des émotions, retrouver connexion, ancrage et alignement dans ses trois dimensions tête-cœur-corps — les trois leviers du potentiel humain.
3 — Sortir de la crise. Revisiter le traumatisme avec recul et reprendre l'histoire là où elle s'est arrêtée pour envisager de nouveaux lendemains ; plonger dans ses monstres pour y puiser une nouvelle lumière, via la connexion au sens, aux valeurs, à l'identité.
4 — Ré-engager, retrouver sens et confiance. Après un burn-out émerge souvent une incapacité à ré-engager avec le système d'hier. Deux voies : si retour dans le système, travailler les conditions de nouvelles alliances ; si besoin d'ailleurs, faire émerger un nouvel appel, nommer le rêve que l'on va enfin réaliser, et expérimenter les conditions d'un nouvel envol — sans se brûler les ailes, cette fois.
5 — Accueillir la perte de la faculté à tout mener de front. Le corps se braque et le cerveau se fige : rébellion par sidération. L'occasion unique d'être enfin tout à ce que l'on fait, à la relation, à soi — retravailler les rythmes et se resynchroniser.
L'enjeu ne serait-il pas de favoriser la résilience sans qu'il y ait résignation ni abandon du féminisme ? Les femmes entendent parfois comme la confirmation d'une croyance ancrée : « je croyais qu'une femme pouvait être l'égale d'un homme, ça ne l'est définitivement pas ! » L'objet du coaching sera alors de se remettre à l'origine de son destin et d'embrasser sa puissance : quel merveilleux programme !
Le burn-out et la santé mentale sont des sujets sensibles : si vous êtes personnellement en difficulté, l'accompagnement premier relève d'un professionnel de santé.